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L'écolo z'enfants
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9 juin 2021

Egalité enfants-adultes en école démocratique

Il y a quelques temps, j'ai eu une discussion avec un membre adulte de mon école, membre qui n'avait pas vraiment choisi le projet d'éducation démocratique et qui visiblement avait un peu de mal à s'y intégrer. Dans cette discussion, celui-ci m'avait rapporté être très gêné par le principe d'égalité adulte-enfant que nous essayions d'incarner. Si j’essaye d'être le plus proche possible de ses mots, son problème, à ce moment-là était que nous visions l'égalité alors que lui aurait plutôt privilégié l’équité. En substance, son argument était que le fait d’être plus âgé et le fait d’avoir un statut différent (notamment des responsabilités différentes) rendait impossible de fait l’égalité, et justifiait la nécessité d’une conduite plus respectueuse des enfants envers lui et une influence plus importante.

Cette discussion m'a fait beaucoup réfléchir sur cette notion d'égalité. Effectivement, il serait facile de tomber dans la naïveté idéaliste de lire les écoles démocratiques comme des groupes 100% égalitaires, et même de croire qu'une égalité adulte-enfant soit réellement possible dans notre société telle qu'elle est structurée actuellement. Pourquoi ? Que cela soit à l'école ou hors école, adultes et enfants ne jouissent pas des mêmes statuts, et donc des mêmes responsabilités, droits et devoirs. Par exemple, à l'école, en tant que facilitatrice, je suis responsable de la sécurité des enfants qui me sont confiés. Certes on peut imaginer que dans une école démocratique, tous les enfants et tous les adultes soient co-responsables de la sécurité de tout le monde. C'est l'objectif, certes, mais ça reste un idéal hors-sol.

D'un point de vue pragmatique, nombreux sont les enfants qui arrivent dans nos écoles sans savoir vraiment porter leur propre liberté, et la responsabilité qui en découle. Certains arrivent même tellement abîmés par la vie qu'ils traversent des périodes où leur mal-être s'exprime par de la violence ou des mises en danger. De fait, il y a une phase de transition qui peut être plus ou moins longue selon l'enfant, avant que celui-ci soit réellement en mesure d'incarner cette co-responsabilité à laquelle nous aspirons, et pendant cette période, c'est à nous, adultes d'amener le cadre nécessaire à ce que cette transition se passe dans de bonnes conditions. Les membres mineurs, eux, n'ont pas cette responsabilité. De même, lorsqu'un souci est identifié par les autorités compétentes (rectorat), c'est toujours les adultes qui sont pointés du doigt. Factuellement, nous ne sommes donc pas égaux. 

Du point de vue de l'enfant il y a aussi une assymétrie palpable. Il y a quelques temps, ma fille aînée, qui avait 7 ans à l'époque, m'a annoncé qu'elle souhaitait commencer à travailler pour financer elle-même ses frais de scolarité. Quand je lui ai expliqué qu'à son âge c'était interdit elle a accueilli ça comme une grande injustice. J'ai eu beau lui expliquer que les lois étaient faites comme ça pour protéger les enfants des abus de certains adultes, ça n'a pas fait disparaître ce sentiment. De son point de vue il n'est pas acceptable que les abus de certains adultes soient régulés par la suppression des droits des enfants. Et c'est vrai qu'à bien y réfléchir, le concept-même de majorité peut paraître injuste et le choix de l'âge arbitraire. Pourquoi un jeune de 15 ans mature et compétent serait-il forcé à rester dépendant de ses parents juste parce qu'il n'a pas le bon âge ? [1] De la même manière, dans nos écoles, tout adulte a le pouvoir de mettre fin à son contrat si les conditions de travail ou de vie ne lui conviennent pas, tandis que les mineurs ne jouissent pas de la même liberté. Pour quitter l'école, il leur faut l'approbation de leurs parents, ce qui n'est pas forcément simple à obtenir. Et puis il y a le fait que nous soyons, pour la plupart, rémunérés et eux non...

De fait, il n'y a donc pas d'égalité possible entre les membres mineurs et les facilitateurs, quels que soient les efforts engagés pour ramener une certaine horizontalité dans le groupe-école. Mais là où, à mon sens, se situe le problème dans le discours de mon collègue, c'est que pour lui cette inégalité justifierait un traitement différent. Très concrètement, ce qu'il souhaitait à demi-mots, c'était avoir plus de pouvoir et d'autorité que les enfants. Là, on entre  dans un problème d'âgisme [2], c'est-à-dire que revendiquer davantage de droits sous le prétexte d'appartenir à une certaine classe d'âge est équivalent à estimer mériter plus de droit qu'une femme lorsqu'on est un homme ou plus de droit qu'une personne non blanche en étant blanc. En cela, notre société actuelle est extrêmement âgiste et cela nous empêche de voir ce problème en face.

Pour réellement savoir si une idée/action est âgiste ou non, une stratégie possible consiste à se poser la question : changerais-je d'idée, ou agirais-je autrement si la personne en face de moi était adulte ? Je vous renvoie aux excellentes illustrations de Fanny Vella qui sont particulièrement parlantes [3]. Dans le cas du désir de ma fille de travailler, par exemple, il aurait été âgiste (et terriblement condescendant) de lui répondre "Mais non, tu es trop petite" ou bien "Profite plutôt de ton enfance". Me serais-je permis de dire à une amie plus âgée "Mais non tu es trop vieille" ou bien "Tu devrais plutôt profiter de ta retraite" ? Non, qui suis-je pour interdire à une personne qui a envie de travailler de le faire ? C'est ce pourquoi je me suis contentée de la mettre face aux limites posées par la loi, ce qui nous a permis d'avoir une discussion très intéressante sur la manière dont est structuré le pouvoir en France, et à elle de développer son esprit critique et sa créativité.

Ce collègue est parti depuis, à raison je pense. Il n'était visiblement pas prêt à lâcher prise sur cette question-là et le vivait très mal [4]. Ce que j'ai appris de cet échange, c'est qu'il est très différent de souhaiter éduquer autrement, et d'être prêt à l'incarner au quotidien. Cela nécessite un gros travail sur soi pour transformer ses représentations, ses valeurs et dépasser certains réflexes et conditionnements. Et surtout cela nécessite du temps... 

 

[1] Pour aller plus loin : Bonnardel, Y. (2015). La domination adulte : L’oppression des mineurs. Myriadis.

[2] Reboulleau, E. (2019). Qu’est-ce que l’âgisme ? Myriadis.

[3] https://www.facebook.com/photo/?fbid=304959824328125&set=pb.100044423289740.-2207520000.. 

[4] Je dis ça sans aucun jugement de valeur, chacun en est où il en est et vise ce qui lui semble bon. Mais dans une perspective d'éducation démocratique, je pense que c'était trop tôt pour lui de se lancer dans cette expérience et qu'il n'était pas prêt à l'assumer pleinement.

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  • Actuellement en première année de doctorat, je partage ici mes réflexions sur l'éducation, sur ma pratique de facilitatrice en école alternative, sur la parentalité positive... en vue d'élaborer une théorie de la non-éducation.
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